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Certains motifs ont une histoire si longue qu'on finit par oublier d'où ils viennent à l’origine. C'est le cas des indiennes : des étoffes fleuries peintes à la main ou imprimées sur du coton, grâce au block print, nées en Inde. Elles ont traversé les océans, puis sont interdites par décret royal pendant 73 ans, et enfin finissent par devenir l'un des motifs textiles les plus français qui soient : les tissus provençaux que l'on associe aujourd'hui aux étés dans le Sud.
Voici leur histoire, telle que nous avons pu la retracer à travers plusieurs sources, et comment elle nous a inspiré aujourd'hui, chez Maison Primavera, pour notre dernière collection : la Clé des champs (sortie prévue mi-octobre 2026).
D'où viennent les indiennes ?
À l’origine, le mot “indienne” désigne une pièce de coton peinte ou imprimée, fabriquée en Inde puis importée en Europe. Ces toutes premières étoffes fleuries de ce type apparaissent à Venise dès 1570, puis à Marseille autour de 1575. Ce port deviendra, pour la France, la grande porte d'entrée vers l'Orient.

Tissu au motif dit "indienne" - impression au block print
Ce qui plaît alors aux Européens, ce n'est pas seulement la légèreté du coton, une matière encore peu connue sur le continent, où l'on s'habille surtout de laine ou de soie. C'est surtout la beauté, la qualité et la tenue des couleurs. Les artisans indiens maîtrisent depuis des siècles deux techniques de teinture que l'Europe ignore encore, le mordançage et la réserve :
- Le mordançage consiste à fixer durablement la couleur sur la fibre à l'aide d'un sel métallique, avant même la teinture ;
- La réserve consiste à protéger certaines zones du tissu à l'aide de cire ou de pâte, pour dessiner les motifs en négatif, zone par zone.
Ensemble, ces deux techniques donnent aux indiennes des couleurs éclatantes et résistantes aux lavages, un véritable tour de force pour l'époque.

Indienneur imprimant un tissu à la main - Perot (XIXe siècle)
En 1664, Colbert fonde la Compagnie française pour le commerce des Indes orientales, qui organise l'importation de ces tissus à grande échelle. Il érige aussi Marseille en port franc, consolidant son rôle de porte d'entrée vers l'Orient. Le succès est immédiat : les indiennes séduisent d'abord la Cour, puis la bourgeoisie, avant de conquérir toutes les couches de la société.
Une interdiction de 73 ans
Ce succès inquiète. Les fabricants de lainages et de soieries, dont l'activité emploie une large partie de la population, voient dans les indiennes une concurrence directe et accusent ces nouveaux tissus de leurs difficultés financières.
Le 26 octobre 1686, un édit royal interdit purement et simplement l'importation des indiennes, ainsi que la fabrication et la vente en France de toiles de coton qui les imiteraient. Cette interdiction dure 73 ans.
Elle ne met pourtant pas fin à l'engouement : les indiennes continuent de circuler clandestinement, tandis que plusieurs ateliers, notamment en Provence, se déplacent vers le Comtat Venaissin (un territoire pontifical, donc hors de la juridiction du royaume de France) pour continuer à produire malgré la loi. L'interdiction laisse aussi, à Marseille, un héritage inattendu : privés de couleurs, les artisans se tournent vers le coton blanc, donnant naissance au piqué marseillais et au boutis, ces ouvrages matelassés typiques de la région, que l'on brode encore aujourd'hui.
Il faut attendre 1759 pour que des arrêts du Conseil d'État autorisent de nouveau la fabrication de toiles peintes sur le sol français. Entre-temps, les artisans français ont eu le temps de percer les secrets des techniques indiennes de teinture, ce qui leur permet, une fois la loi levée, de produire eux-mêmes des indiennes dites “bon teint”.

Boutis (photo : Christophe Moustier, 2005)
On raconte par ailleurs que Madame de Pompadour en est friande, et plus tard, que Joséphine de Beauharnais, épouse de Napoléon, en possède, à elle seule, une centaine de pièces.
La toile de Jouy, une renaissance française
La légalisation de 1759 ouvre la voie à l'un des épisodes les plus célèbres de cette histoire : la toile de Jouy.
En 1760, un an à peine après la levée de l'interdiction, Christophe-Philippe Oberkampf, graveur et coloriste originaire du Wurtemberg, issu d'une famille d'artisans teinturiers, fonde avec un associé suisse une manufacture à Jouy-en-Josas, près de Paris. Le lieu n'est pas choisi au hasard : les eaux de la Bièvre, qui traversent la commune, se prêtent particulièrement bien au lavage et à la fixation des couleurs sur les toiles.

Motif imprimé par la manufacture Oberkampf à Jouy-en-Josas (1760 - 1843)
Oberkampf innove sans cesse : il remplace peu à peu l'impression à la planche de bois (technique utilisée traditionnellement en Inde et dite du block print) par des plaques de cuivre, puis par des rouleaux de cuivre gravés, une technique qui permet une impression continue et beaucoup plus rapide. Son style s'éloigne aussi peu à peu des motifs floraux très denses des indiennes d'origine : la toile de Jouy devient célèbre pour ses scènes imprimées en une seule couleur (pastorales, chinoiseries, scènes mythologiques) et que l'on reconnaît aujourd'hui encore d’un seul coup d’œil. Entre 1760 et 1843, la manufacture produit plus de 30 000 motifs différents, témoignage d'une capacité de création presque industrielle, portée par des dessinateurs et des graveurs de talent.

Toile de Jouy, Le Ballon de Gonesse (1784)
Le succès est considérable. En 1783, Louis XVI accorde à la manufacture le titre de Manufacture royale. Marie-Antoinette elle-même se prend de passion pour ces toiles, qu'elle utilise dans son Petit Trianon. Napoléon, lui, vient visiter la manufacture en personne en 1806, et décore Oberkampf de sa propre Légion d'honneur. À la veille de la Révolution, la Manufacture Oberkampf est devenue la plus importante fabrique de textile imprimé d'Europe, employant plus de 1 300 personnes, avant de fermer définitivement en 1843.
Les indiennes de Provence : un héritage bien vivant
Pendant qu'Oberkampf réinvente les indiennes dans la partie nord de la France, un autre héritage se construit, bien plus discrètement, dans le Sud.
C'est par Marseille que les premières indiennes sont arrivées en Europe, dès le XVIe siècle. C'est donc tout naturellement dans cette région qu'émerge, dès 1648, l'un des premiers ateliers d'impression sur coton d’Europe, avant l'interdiction de 1686. Durant les 73 années de prohibition, c'est dans le Comtat Venaissin voisin que l'activité se maintient clandestinement, avant de reprendre pleinement son essor après 1759 et la levée de l’interdiction.

Fichu comtadin (photo : Jean-Louis Zimmerman, 16 février 2008)
De cette histoire sont nés les tissus que l'on appelle aujourd'hui “indiennes de Provence” ou simplement “tissus provençaux” : des cotonnades aux motifs floraux et végétaux. C’est un foisonnement d’herbes de Provence, de fleurs, d’olives, de fruits et de motifs cachemire empruntés aux indiennes, qui se mêlent parfois à des motifs plus géométriques comme les rayures ou les mille-raies. Ils sont produits dans des couleurs vives obtenues à partir de teintures naturelles : le bleu de l'indigo, le rouge de la garance, le rose de la cochenille. Ces tissus sont souvent encadrés de bordures et de frises, un héritage direct des toiles indiennes d'origine.

Nappe et serviettes à motif provençal
Certaines manufactures nées de cette histoire existent encore aujourd'hui, comme Olivades à Saint-Étienne-du-Grès, fondée en 1818, ou Les Indiennes de Nîmes, héritières de ce même savoir-faire camarguais.
Il y a d'ailleurs une ironie à cette histoire : ces tissus, aujourd'hui perçus comme l'un des symboles les plus français qui soient, sont les héritiers directs d'un savoir-faire indien que l'Europe a mis près d'un siècle à s’approprier, au sens littéral du terme.
Ce qui nous inspire et ce que nous avons choisi de ne pas faire
Cette histoire n'est pas une simple curiosité pour nous. Elle a directement inspiré notre dernière collection “la Clé des champs”, pour laquelle nous nous sommes tournées vers certains codes visuels des indiennes : des motifs floraux entrelacés, des formes soulignées par un trait plein et des couleurs contrastées. Mais nous n'avons jamais voulu créer une indienne, comme celles que l’on trouve en Inde.

Recherches collection La Clé des champs © (photo : Mathilde Bagnuls)
L'appropriation culturelle se définit généralement comme le fait, pour une personne ou une marque, de s'emparer d'une expression culturelle traditionnelle sans en mentionner la source, sans chercher à la comprendre, ni à en reconnaître le savoir-faire. L'histoire que nous venons de raconter nous rappelle justement que les indiennes ne sont pas un style qu'on pourrait copier simplement et rapidement. Elles portent un savoir-faire précis, ce mordançage, cette réserve, que l'Europe a mis des décennies à comprendre et qui reste, aujourd'hui encore, un savoir-faire que nous ne maîtrisons pas nous-mêmes, chez Maison Primavera.
Les fleurs qui ornent traditionnellement les indiennes ne sont pas non plus celles qui poussent sous nos latitudes. Nous avons choisi de dessiner les nôtres, avec nos propres couleurs, et notre propre technique d’impression, celle-là même qui fait depuis la signature de nos collections : l’impression numérique dans les Vosges.

Motif Prairie - Collection La Clé des champs © 2026 (photo : Mathilde Bagnuls)
Nous nous inspirons des indiennes, parce que ces motifs nous touchent profondément, parce qu'ils nous racontent quelque chose sur la beauté et la couleur. Mais nous refusons de nous les approprier, car ils portent, dans la tradition indienne, un sens que nous ne sommes pas certaines de savoir lire.
C'est peut-être là la vraie limite entre s'inspirer d'une culture et se l'approprier : reconnaître ce que l'on ne sait pas, plutôt que de faire comme si l’on savait. Une leçon que l'histoire même des indiennes et de leur lente appropriation par l'Europe, jusqu'à devenir un symbole si français et éloigné de ses origines qu’on les oublie, nous rappelle.
Des comptoirs de l'Inde aux ateliers de Marseille et de Provence, en passant par une interdiction royale de 73 ans et les rouleaux de cuivre d'Oberkampf : l'histoire des indiennes est celle d'un motif qui a traversé les frontières, les lois et les siècles, jusqu'à devenir profondément européen et infuser dans son histoire sans cesser d’avoir comme origine l’Inde.

Tissu au motif dit "indienne" de la marque Souleiado (photo : Souleiado)
C'est cette mémoire que nous essayons de garder vivante, à notre manière et avec toute l'humilité que cela suppose, dans cette collection La Clé des champs.
Pour aller plus loin
- Notre collection La clé des champs (sortie mi-octobre)
- L'arbre de vie alsacien : une inspiration pour notre collection Origines
- William Morris : l'homme qui refusait que nos maisons soient laides
Sources
L'arrivée des indiennes en Europe
- Wikipédia, « Histoire des indiennes de coton en Europe »
- Wikipédia, « Indienne (tissu) »
- Musée national suisse (Landesmuseum), « Les indiennes. Un tissu aux mille histoires »
- L'Express (Toronto), « Quand les "indiennes" ont révolutionné la mode européenne »
- Ministère de la Culture, « Féerie indienne, les toiles peintes, des rivages de l'Inde au royaume de France »
- Patrimonia Nantes, « Indiennes »
L'interdiction et la toile de Jouy
- Musée de la Toile de Jouy, « Histoire »
- Musée de la Toile de Jouy, « L'histoire de la Manufacture Oberkampf »
- Wikipédia, « Manufacture Oberkampf »
- Wikipédia, « Toile de Jouy »
- Musée protestant, « Christophe-Philippe Oberkampf (1738-1815) »
- Ville de Jouy-en-Josas, « Oberkampf et la Toile de Jouy »
Les indiennes de Provence
- Revue Conflits, « Les indiennes, une histoire provençale »
- Apshan, « Tissu provençal : histoire, motifs et couleurs »
- Provence7, « Tissus Provençaux »
- TheGoodArles, « Olivades, créateur de tissus en Provence depuis 1818 »
- Les Indiennes de Nîmes, « Univers »
Appropriation culturelle
